les petites histoires que la musique soit
Les Petites Histoires

Que la musique soit.

Cette courte nouvelle a été rédigée pour illustrer l’exercice 1 d’écriture créative sur le thème des cinq sens. Retrouvez l’article et les exercices associés en cliquant ici.

Marjorie a beau connaître son morceau sur le bout des doigts, et c’est tout dire pour une pianiste, les murmures étouffés des spectateurs venus lui accorder audience l’étourdissent à l’en rendre sourde.

Le piano à queue qui trône au milieu de la scène lui lance un appel jusqu’alors jamais entendu. C’est ici et maintenant que tout va se jouer. Le point culminant d’une année de travail acharné, de fausses notes peu à peu apprivoisées et de sourdine bien ajustée.

La silhouette de Marcus flotte derrière le rideau rouge côté jardin de la scène. Il tape sur son micro et tend l’oreille à la recherche d’un écho dans la salle. Son visage avance un peu vers la lumière des projecteurs pour mieux distinguer Marjorie qui se tient côté cours. Un sourire ravageur claque dans le vide qui les sépare et vient percuter le cœur de la pianiste.

Elle n’aurait peut-être pas dû l’éconduire avec fracas hier soir. Certes, Marcus avait du talent. Il pouvait mettre au diapason une horde de musiciens en quête de gloire grâce à son charme naturel. Mais Marjorie était insensible à cette belle gueule dénuée d’une âme authentique.

Quand Marcus avait tenté de lui chanter la sérénade lors de la soirée de rencontre entre artistes la veille, la seule réponse qu’il avait obtenue n’avait pas flatté son ego.

Marjorie avait son franc-parlé. A vrai dire, sa timidité n’avait d’égal que la tendre harmonie qui se dégageait de ses courbes féminines. Mais l’attitude de Marcus l’avait fait sortir de ses gonds.

Elle était aussi belle qu’inaccessible, comme un oiseau rare que l’on entend siffler sans jamais pouvoir l’attraper. Non pas qu’il s’agisse d’un excès d’égocentrisme, toute son énergie se concentre sur un seul objectif depuis dix ans: devenir une pianiste professionnelle.

Le sourire de Marcus, bien qu’à portée de voix, restait silencieux. Il s’avança d’un pas assuré sur le devant de la scène pour présenter la prochaine artiste:

“Mesdames et Messieurs votre attention s’il-vous-plait. Notre prochaine candidate va vous présenter un morceau de sa composition au piano. Vous excuserez, je vous en prie, la probable maladresse de sa mélodie car, dans un excès d’assurance, elle a préféré se lancer dans la présentation d’une oeuvre personnelle plutôt que ne nous délecter avec une symphonie inoubliable. Merci d’accueillir chaleureusement Mélanie!”

Le goujat. Non seulement il me tourne en ridicule mais en plus il n’est pas foutu de retenir mon prénom. Il l’a fait exprès, c’est certain.

Content de son effet, Marcus lance un regard en coin, amusé, à Marjorie qui fulmine encore un peu plus. Un grondement monte dans sa gorge. Elle voudrait hurler à l’injustice mais sait que ce n’est pas le moment de donner de la voix. Rendre justice à son oeuvre, c’est tout ce qui lui importe. Que la musique soit.

Marjorie prend une grand respiration et parcourt de toute sa grâce l’espace qui la sépare du piano.

Au moment de s’asseoir, ses jambes l’emportent contre son gré vers le devant de la scène. Dans l’excitation de son mauvais tour, Marcus a abandonné le micro sur son pied.

“Bonsoir et merci Marcus pour cette présentation inattendue. Néanmoins je souhaitais corriger une petite erreur. Je m’appelle Marjorie, et non pas Mélanie. Aussi, si la composition personnelle que je suis sur le point de vous proposer n’est certes pas inscrite au panthéon des symphonies ancestrales, je l’ai écrite avec tout mon cœur et toute mon humilité. Comme le disait Jean de la Fontaine: si de vous agréer je n’emporte le prix, j’aurai du moins l’honneur de l’avoir entrepris.”

Elle n’avait pas mâcher ses mots. Quelques rires viennent conclure l’intervention de Marjorie, ici et là des soupirs d’admiration pour cette citation bien placée. Confiante, elle s’installe derrière le piano et ouvre le cahier de partitions.

Choc.

Décidément, le sort s’acharne. Les notes alignées devant ses yeux ne correspondent en rien à sa musique. Cette partition n’est pas la sienne. Elle reconnait d’instinct le prélude de Bach. Que faire? Se relever encore une fois pour quitter la scène et aller chercher son cahier? Elle ne peut pas jouer cette oeuvre après le discours qu’elle vient d’offrir à son public.

Les spectateurs commencent à s’impatienter. On tousse, on remue, on chuchote à son voisin. Motus et bouche cousue. Personne ne doit entendre les hurlements de détresse emprisonnés dans son ventre. Marjorie ferme les yeux. Ses doigts se posent avec douceur sur les vagues blanches et noires. Les premières notes viennent fendre l’air et rétablir l’attention silencieuse dans l’auditoire. Que la musique soit.

L’introduction calme et sereine se déroule avec succès. Mais lorsque la montée en puissance s’annonce, Marjorie est saisie d’un doute. Elle connait pourtant l’histoire de cette musique par cœur, pour lui avoir donné naissance.

Le trac est un animal puissant, à des kilomètres d’un chat ronronnant de plaisir. Ses grognements rauques annonciateurs de rugissements commencent à faire chavirer le cœur et les mains de la pianiste. Une patte de canard, puis deux fausses notes, la voici en train d’improviser un nouveau mouvement. Impossible de retrouver le fil de son morceau.

S’arrêter? Continuer? Se perdre à jamais dans les méandres du tout-venant?

Humiliée, Marjorie est sur le point de lever les mains en l’air pour se rendre. Elle sent le public vrombir, prêt à lui sauter à la gorge.

Là, sous le projecteur qui l’accable d’une chaleur étouffante, le rouge aux joues et les larmes qui commencent à cheminer dans ses sinus, Marjorie s’apprête à subir la pire des humiliations. Le cauchemar qui l’a réveillée en sueur des milliers de fois prend vie sous ses yeux. Le monstre de Frankenstein se redresse sur sa table d’opération et s’esclaffe en la montrant du doigt.

C’est alors que du fond de son abîme de désolation, comme une main divine se frayant un chemin entre les beuglements des âmes désolées, une autre voix vient accompagner celle de son piano.

Quelques notes suaves et rassurantes d’un violon. Marjorie reconnaîtrait ce doigté assuré entre mille. Jules est là. Son mentor. Son professeur. Son âme sœur. Il lui a tout appris.

Des mélodies classiques pour parfaire son jeu, aux soupirs exaltés des matins amoureux. Leur vie s’écrivait au rythme des clés de sol, sous les combles d’un petit appartement avec vue sur mer, niché dans un recoin de la côte sauvage bretonne.

Mille fois ils ont rectifié et amélioré ce morceau qu’elle s’acharne à jouer maintenant. Leurs yeux se croisent. Les épaules de Marjorie, crispées et endolories par cette montée de stress, retombent doucement. Jules la soutient du regard, la défie. Suis-moi, semble-t-il ordonner. Que la musique soit.

Ensemble, à force de regards et de claquements de rythme du pied, ils retrouvent le fil de la partition invisible. Le public subjugué s’est tu, interdit. Ils assistent à la naissance d’une artiste.

Jules s’efface peu à peu du morceau accordant toute la place au piano de Marjorie. La pianiste n’est plus sur scène, mais dans un monde à part. Au milieu de sa création, perdue dans le bourdonnement de sa composition, la musique fût. Le final grandiose se fait porte-parole de son génie.

Le dernier accord résonne quelques secondes sous les voûtes des hauteurs de la salle de concert, avant de s’éteindre à jamais. Le public se lève, en extase et à jamais conquis.

Marjorie rouvre les yeux pour découvrir une standing ovation digne des plus grands artistes. La main de Jules est là, à quelques centimètres de sa poitrine, l’invitant à venir saluer.

Il accompagne sa tendre amie chancelante et la laisse savourer son instant de gloire. Fier et lui aussi conquis par tant de grâce et de témérité, il observe Marjorie en restant quelques pas en arrière. Son cœur clame son adoration pour sa muse.

Marcus, qui ne s’attendait pas à ce que sa proie s’échappe du piège qu’il lui avait tendu, déboule sur scène au rythme claquant de ses talonnettes. Entourant de son bras la pianiste enivrée d’adrénaline, il s’efforce de la reconduire fermement vers les coulisses.

“Merci Marjorie pour cette magnifique performance. Malheureusement le règlement interdit les duos, il s’agit d’un concours mettant en avant les artistes seuls avec leur instrument, je me dois donc de vous disqualifier, même si visiblement le public a apprécié votre tentative.”

Une huée projette Marcus vers le fond de la scène. L’indignation du public s’exclame haut et fort. Dépassé, Marcus adresse un signe de tête aux organisateurs et juges dans l’espoir d’obtenir un peu d’aide.

En coulisses, Marjorie se blotti dans les bras de Jules, atterrissant tout en douceur du saut dans le vide qu’elle vient d’expérimenter. Elle reprend peu à peu sa respiration normale en se calant, comme le ferait un enfant, sur les battements de cœur de l’homme qui la protège.

Jules dépose sa veste sur les épaules de sa protégée qui tremble de tout son long. Il a assisté à la scène depuis le début et donnerait n’importe quoi pour flanquer son poing dans la figure à cet énergumène doublé d’un artiste raté.

Il connait bien Marcus pour avoir tenté de lui enseigner les rouages de la musique. Malheureusement, l’élève était plus enclin à travailler son portrait tenant une guitare dans le miroir, que d’ouvrir son âme aux délices des tonalités. Il avait fini par inventer quelques occupations pour se débarrasser de la charge devenue, clair et net, une perte de temps.

Jules sentait les mains de Marjorie se serrer sur ses hanches. Il déposa un baiser sur ses cheveux et se souvint de la toute première fois où la barrière entre l’élève et le professeur n’avait pas suffit à les tenir à distance.

Elle venait le retrouver pour prendre son cours hebdomadaire de piano depuis plus d’un an. L’attachement n’avait pas été immédiat. Jules avait croisé plus de jeunes filles charmantes que son âme de poète ne pouvait s’en souvenir. Mais la facilité avec laquelle Marjorie abordait la musique et se l’appropriait avait peu à peu enfoncé la flèche de Cupidon dans son cœur.

Marjorie ne nourrissait aucune ambition amoureuse. Depuis son plus jeune âge, le piano était l’objet de tous ses désirs. Bien qu’elle trouvait son professeur charmant, et que la jeunesse la poussait à parfois s’abandonner à quelques fantasmes, ses pulsions se transformaient irrémédiablement en partitions. Elle préférait jouer les tentations du plaisir que de le consommer.

Un jour, alors qu’ils travaillaient un morceau à quatre mains, leurs peaux s’étaient frôlées plus longtemps que d’habitude. Un courant électrique avait parcouru le corps de Jules, la foudre était tombée et l’impact avait résonné jusque dans ses tripes. D’ailleurs, il vibrait encore à cet instant en apercevant cette nuque qu’il connait désormais si bien, sans jamais se lasser de la redécouvrir.

Il avait tout de suite décidé de mettre la pédale douce et de s’éloigner de son élève. L’éthique l’empêchait de se laisser aller à un rapprochement, mais la passion qui lui dévorait les entrailles avait fini par l’empêcher de trouver le sommeil.

Au cours suivant, Marjorie n’était plus la même. La jeune fille s’était transformée en femme. Elle portait une robe légère qui dévoilait ses genoux et laissait deviner ses hanches. Ses yeux verts avait été soulignés d’un coup de crayon discret. Les cheveux habituellement attachés à la va-vite retombaient en boucles sur ses épaules fragiles. Il ne manquait plus que le chant des sirènes pour emporter le navire dans les abysses.

Jules s’était approché dans son dos pour lui montrer un accord. Quand sa bouche frôla le cou de Marjorie, il n’avait pas su résister à la tentation d’y déposer un baiser. Le naturel et l’innocence de ce geste affectueux avait libéré les papillons de leurs cages. Ils s’étaient mis à battre des ailes frénétiquement dans un tonnerre d’excitation. Il leur avait été impossible de retenir leurs bouches, leurs bras, leurs corps et leurs ardeurs.

Une bonne vingtaine de minutes s’étaient écoulées depuis la fin de la prestation de Marjorie. C’est alors que le juge en chef monta sur la scène pour prendre la parole:

“Après délibération des membres du jury, et bien que Marjorie n’ai pas respecté à la lettre le règlement, nous avons décidé de la laisser continuer le concours. En effet, il nous parait fort inconcevable de nous priver d’un tel talent pour la suite de la sélection qui mènera, comme vous le savez, les gagnants à avoir le privilège d’enregistrer leur premier album dans les studios prestigieux de notre compagnie parisienne. A présent, si vous le voulez bien, nous allons poursuivre l’audition publique.”

La foule acclama cette décision. Marjorie reprit en un éclair son assurance et l’aura charismatique de son professeur l’aida à saluer d’une humble révérence le juge en chef. Le regard de Jules chantait sans bruit les louanges de l’amour:

“Je suis sûr que nous serons heureux à Paris.”

La question n’avait jamais été évoquée, mais la perspective de pouvoir compter sur la présence de Jules finit de bercer et rassurer Marjorie. Dans l’espoir de la réalisation de cette prophétie, ils rejoignirent tous deux le groupe des artistes pour attendre le verdict final.

C’est beau, Paris. Si vous avez un doute, demandez à ce couple de musiciens qui joue tous les dimanches sur le parvis de Notre Dame. Ils vous raconteront volontiers comment la musique les a unis.

Si vous prenez le temps de les écouter jouer, vous pourriez même découvrir la partition secrète de la mélodie du bonheur.

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