Les Petites Histoires

“Un bien n’est agréable, que si on le partage” – Sénèque

Conte de Noël

La peau du chapon a déjà craquelé sous la chaleur du four et le fumet ne se répand plus dans la maison.

Le sapin dégarni supporte à peine le poids des guirlandes jaunies.

La dernière ampoule des illuminations de l’entrée vient de s’éteindre.

Jeanne est assise dans son fauteuil avec pour seule compagnie son souffle entrecoupé de larmes.

Un an déjà que le temps s’est arrêté.

Figée depuis de longs mois dans un espace-temps qui peine à présent à la maintenir en vie, elle donnerait tout ce qui lui reste des vestiges d’une vie passée pour revenir une année en arrière.

Douze mois auparavant les enfants courraient dans la maison et sa fille avait passé plusieurs heures à élaborer un chemin de table argenté pour accueillir les convives.

Le sapin avait de l’allure et se dressait fièrement au milieu de la pièce. Chacun y allait de sa spéculation sur le contenu des boîtes à son pied.

Et lui aussi était là.

Si seulement elle avait su qu’il s’agissait de leurs derniers instants ensembles, elle aurait probablement fait les choses autrement.

Elle aurait retenu ses mots de vieille femme acariâtre pour les serrer tous dans ses bras, affiché un sourire sur les photos, cessé de pester contre le prix exorbitant des jouets et sur le manque d’éducation de la progéniture.

Elle n’aurait pas menacé d’échanger les cadeaux contre un peu discipline, elle aurait découvert le canapé moelleux affublé d’un plastique de protection infâme et sorti les beaux verres et la belle vaisselle de leurs écrins.

Tout était allé très vite.

Sa fille dans un moment de rébellion l’avait écrasée de ses quatre vérités, les enfants s’étaient arrêtés de courir stupéfaits, le ton était monté et en un éclair elle s’était retrouvée seule dans ce décor féerique à présent dénué de sens.

Même lui avait jeté l’éponge et avait préféré s’en aller.

L’Amour de sa vie. Le Seul. L’Unique.

Les principes de Jeanne, son éducation digne d’un camp militaire et ses manières empruntées à une catégorie sociale à laquelle elle n’avait jamais appartenu, avaient soufflé en un éclair sur ce qu’elle avait pris pour acquis.

La voici donc, notre Jeanne, meurtrie et crevant à petit feu de ne pas pouvoir à présent partager ce qu’elle possède.

Elle a attendu en vain le retour des êtres chers, scruté par la fenêtre les voitures qui passaient et senti le trou dans son cœur se creuser au rythme du balancier de la vieille horloge du salon.

Dans une lueur d’espoir, comme pour tenter de conjurer le sort, elle a laissé là le sapin décoré, la table est toujours mise, le chemin poussiéreux brille un peu moins.

Chaque semaine pendant un an elle a enfourné un chapon en se disant que, peut-être, l’odeur les ferait revenir.

Elle a laissé là les cadeaux et rafistolé quelques paquets, découvert le canapé, sorti l’argenterie, mais rien n’y a fait.

Car voyez-vous, cette femme décrépie traînant sa peine et sa misère du salon à la cuisine depuis toute une année, a réalisé à la dure qu’un objet précieux n’est rien d’autre qu’un peu de poussière bien agencée.

Les cloches de protection ne servent qu’à repousser l’inéluctable.

A trop vouloir conserver les choses on n’en profite pas vraiment.

Le cœur ne se rempli pas d’objets mais de souvenirs, de chaleur et d’amour.

Un bien n’est agréable, que si on le partage.

Dans un dernier soupir au son des cloches de l’église du village, Jeanne s’apprête à rejoindre son lit à l’étage.

C’est Noël aujourd’hui.

Agrippée à la rambarde de l’escalier, les premières marches agonisantes sous ses pas lourds, elle sursaute tout à coup.

Le téléphone s’est mis à sonner.

Jeanne reste figée, comme si elle découvrait le son de l’appareil pour la toute première fois.

Son cœur s’emballe, ses jambes s’affolent et l’emmènent vers le combiné.

« -Allô ?

-Bonjour Maman. »

Jeanne sert son chemisier de toutes ses forces en fabriquant un corset de fortune pour empêcher son cœur de sortir de sa poitrine.

« -Bonjour ma chérie.

-Maman, je voulais m’excuser pour l’année dernière et aussi pour ne pas avoir pris de tes nouvelles depuis. Je n’ai pas osé t’appeler avant…Tu sais…Les chiens ne font pas des chats…Comment vas-tu ?

-Je…Euh… »

Un silence.

Puis des sanglots.

Jeanne tombe assise sur le sol.

Depuis un an elle attend ce moment et répète en boucle des discours élaborés dans l’éventualité de cette situation, mais l’émotion la laisse à présent sans voix.

« -Maman, viens ouvrir la porte, on a froid. »

Jeanne se relève et arrange sa jupe d’une main tremblotante.

Petit pas après petit pas.

La porte s’ouvre. Les bras se trouvent. Les cœurs palpitent.

On change le sapin, nettoie l’argenterie, enfourne un nouveau chapon et déballe les cadeaux.

La maison reprend vie.

Un visage familier se dessine derrière la fenêtre.

Jeanne lève la tête, sourit et savoure ce regard complice qui finit de faire fondre la glace autour de son cœur.

“Joyeux Noël, Mon Amour.”

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